magazine voyage

6 février 2004

Nathalie Normandeau, ministre déléguée au Tourisme :
Doter le Québec d’une nouvelle politique du tourisme
- par André Désiront
Nathalie Normandeau
« Le SRAS et les crises qui ont affecté toutes les grandes destinations touristiques du monde ont forcé tous les acteurs à se réveiller : la compétition entre destinations va devenir de plus en plus vive sur la scène internationale », estime Nathalie Normandeau, ministre déléguée au Développement régional et au Tourisme. « Si nous voulons rester dans la course, nous ne pouvons pas nous permettre de camper sur nos acquis. » La ministre copréside le Forum de l’industrie touristique, une plateforme où des représentants du secteur privé et du secteur public tentent de définir ce que sera le Québec touristique de demain. Elle livre quelques pistes de solutions dans une entrevue qu’elle a accordé à Expres Voyage.ca.


Express Voyages.ca :
Vous coprésidez le Forum de l’industrie touristique qui doit vous aider à élaborer une nouvelle politique touristique pour le Québec. Quels sont les principaux enjeux de ce forum?

Nathalie Normandeau : La crise du SRAS a particulièrement mis en évidence la fragilité du secteur touristique. Elle nous a forcé à prendre du recul et à repenser nos façons de faire. Jusqu’ici, le Québec n’avait jamais élaboré de politique du tourisme assortie d’objectifs à atteindre sur des périodes de cinq ou 10 ans et c’est ce que nous voulons faire. En 2003, les recettes touristiques de la province se sont chiffrées à 9,4 milliards $ pour 52 millions de visiteurs. Nous nous sommes fixés un objectif de 60 millions de visiteurs pour des recettes de 13 milliards en 2010 et nous voulons nous doter d’une politique axée autour du concept du développement durable. Nous voulons donc tenir compte de l’environnement, impliquer la population et faire en sorte que le Québec se distingue comme destination dans le foisonnement de l’offre touristique internationale. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : se démarquer. Nous avons un produit très diversifié, mais si nous voulons nous démarquer sur la scène canadienne et sur la scène internationale, nous devons développer des attractions clés.

EV : Quel type d’attractions? Avez-vous déjà identifié des pistes?

NN : Comme modèle à prendre en considération, je pourrais vous citer le Québec Maritime, ces régions touristiques situées en bordure du Saint-Laurent qui ont formé une alliance pour mieux mettre en valeur l’embouchure du fleuve, ses paysages et ses attraits. Mais nous avons d’autres atouts qui méritent d’être mis en évidence. La gastronomie, par exemple. Nous avons plusieurs dizaines de restaurants et d’établissements hôteliers qui récoltent des distinctions comme les classifications « quatre diamants » ou « cinq diamants » du CAA, qui sont reconnues à l’échelle internationale. Nous voulons nous asseoir avec ces gens-là et nous associer à eux pour mieux mettre le produit en valeur. Je pourrais encore mentionner le parc de la Gaspésie, qui reste mal connu, et le réseau des 22 parcs et réserves fauniques où nous pouvons développer des activités associées à l’écotourisme. Mais il y a d’autres pistes. Le tourisme de santé, puisque nous comptons de plus en plus de spas. Le tourisme scientifique… Le but est de définir des concepts de façon plus précise et, cela, en partenariat avec le secteur privé.

EV : Bref, vous voulez penser « produits »…

NN : Effectivement! Notre réflexion n’est pas terminée, mais nous savons déjà qu’il nous faudra mettre en valeur des produits, plutôt qu’une destination. Encore faut-il aussi repenser la manière de commercialiser ces produits si nous voulons les faire connaître sur les marchés extérieurs. Nous devons faire preuve de plus d’audace. Jusqu’à présent, une bonne partie des sommes consacrées à la commercialisation était dépensée en publicité dans des grands médias. Ainsi, on achetait une page dans le New York Times ou dans le Boston Globe. Cela coûtait une fortune pour des résultats improbables. L’édition du week-end du New York Times compte plusieurs centaines de pages. Combien de lecteurs voyaient vraiment notre annonce et, parmi ceux-là, combien y avait-il de visiteurs potentiellement intéressés au Québec? Nous tenterons, désormais de mieux cibler la clientèle et de moduler les efforts de marketing en fonction de cela. Bref, nous voulons faire les choses différemment.

EV : Tout à l’heure, vous parliez de développement durable. Mais on accommode le développement durable à toutes les sauces, sans que personne ne parvienne jamais à préciser à quoi un tourisme axé sur le développement durable ressemblera!

NN : C’est vrai : tout le monde est d’accord sur le principe, mais personne ne sait trop comment parvenir à le matérialiser. Nous avons des paysages et des grands espaces, mais le tourisme durable n’est pas qu’une question de paysages et de grands espaces. C’est la façon de les mettre en valeur sans menacer les écosystèmes. Pour nous y préparer, nous disposons d’un superbe laboratoire : les Îles-de-la-Madeleine, où les infrastructures, comme les égouts et les systèmes d’adduction d’eau potable, ne suffiront pas à la tâche si le nombre de touristes concentrés sur une courte période continue à augmenter. Sans compter le milieu naturel, si fragile, qui est lui aussi menacé par un trop grand nombre de visiteurs. Le tourisme change les habitudes de la population et risque d’altérer les paysages. Les autorités locales sont en train d’identifier des pistes de solution et nous comptons bien profiter de l’expertise qu’ils acquerront.

EV : Estimez-vous que nous évoluons dans un contexte international de plus en plus compétitif?

NN : Sans aucun doute, parce que le SRAS et les crises qui ont affecté toutes les autres grandes destinations touristiques du monde ont forcé tous les acteurs à se réveiller. La compétition entre destinations va devenir de plus en plus vive sur la scène internationale. Toronto vient de doubler le montant de sa taxe hôtelière pour se donner les outils qui lui permettront de regagner le terrain perdu pendant la crise du SRAS et même d’aller au delà. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

EV : Votre gouvernement est-il conscient des enjeux?

NN : Monsieur Charest est venu assister à la première réunion du Forum de l’industrie touristique, en novembre, ce qui démontre bien les préoccupations que l’industrie touristique lui inspirent. Naturellement, pour tous les gouvernements du monde, le tourisme ne devient une priorité que lorsque tous les autres secteurs de l’économie vont bien.


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