une
entrevue exclusive d'André Désiront pour Express
Voyage sur le web
L’industrie
des croisières se porte bien. « Nous avons
réalisé le plus gros profit de notre histoire
pendant l’exercice qui s’est terminé
trois mois après le 11 septembre 2001 », lançait
Maurice M. Zarmati, vice-président ventes de Carnival,
de passage à Montréal à l’occasion
du lancement de la saison d’hiver. Trente et un an
après sa fondation, Carnival est devenue la première
compagnie de croisière du monde et le groupe, qui
occupe tous les segments de marché avec ses filiales,
accapare plus de 70% des parts de marché de la croisière.
Mais aux yeux de ses dirigeants, cela ne suffit pas. Ils
veulent maintenant devenir la « première destination
touristique mondiale » en arrachant des parts de marché
à Orlando (40 millions de visiteurs) et Las Vegas
(38 millions). Maurice Zarmati explique.
Express
Voyages sur le Web : Les croisières gagnent
en popularité depuis des années. La progression
va-t-elle se poursuivre à un rythme suffisant pour
vous permettre de remplir tous les nouveaux navires en construction
dans les chantiers maritimes?
 |
Maurice
Zarmati,
vice-président ventes de Carnival |
Maurice
Zarmati : Environ 125 millions de Nord-Américains
prennent des vacances, chaque année. De ce nombre,
seulement huit millions font une croisière, alors
qu’il y en a 40 millions qui vont à Orlando
et 38 millions à Las Vegas. Et je ne compte pas ceux
qui choisissent Hawaii, les Antilles ou le Mexique. Les
perspectives de développement sont extraordinaires
pour nous. Carnival fait voyager trois millions de passagers
par année. La moitié de ces gens-là
ont déjà effectué une croisière.
L’autre moitié en sont à leur première
expérience. Les enquêtes indiquent que 80 %
de ceux qui ont déjà effectué une croisière,
que ce soit avec nous ou une autre compagnie, avaient, cette
fois, spécifiquement demandé à leur
agent de voyages un produit « Carnival ». Nous
devons donc concentrer nos efforts sur ceux qui n’ont
jamais fait de croisière. Et les agents de voyages
aussi, puisque 90% des croisières sont vendues par
les agents de voyages, ce qui n’est pas le cas pour
Las Vegas et Orlando.
EV
: Pourquoi les « repeaters » demandent-ils
spécifiquement Carnival?
MZ
: Parce que nous sommes une compagnie qui cible le voyageur
« moyen », c’est-à-dire le plus
grand nombre. Cela ne signifie pas que nous ciblons des
individus qui accusent le même profil. Il y en a pour
tous les goûts et tous les âges, à bord
de nos navires. Les gens qui ne sont pas intéressé
par le spectacle du soir, peuvent aller au casino. Ceux
qui n’aiment pas le casino, peuvent gagner un des
salons où ils pourront danser au son d’un orchestre.
Quant à l’âge, j’ai l’habitude
de dire que notre produit s’adresse aux « jeunes
» qui ont entre 5 et 95 ans. Lorsque nous avons lancé
Carnival, en 1972, nous avons fait voyager 40 000 personnes
sur le Mardi Gras, la première année. C’est
à peine si l’âge moyen ne dépassait
pas alors celui de l’espérance de vie. Aujourd’hui,
il s’établit à 47 ans. L’an dernier,
nous avons accueilli 400 000 enfants et adolescents, sur
un total de trois millions de passagers. Ce qui nous a amené
à lancer, puis à raffiner des programmes «
familles ». Ils sont conçus pour quatre groupes
d’âges différents : cinq à huit
ans, neuf à 12 ans, etc... jusqu’à 17
ans. Nous venons tout juste de lancer un programme qui permet
aux enfants de manger dans une autre salle que leurs parents.
Cela avec des menus spécifiques. Il est disponible
sur cinq de nos navires et sera étendu à plusieurs
autres au cours des trois prochains mois. Comme les autres
compagnies de croisières, nous recevons beaucoup
de couples en voyage de noces. Le quart des huit millions
de clients de l’industrie des croisières sont
des gens en voyage de noces. Et nous devenons de plus en
plus actifs dans le créneau des réunions de
famille. Ce qui signifie qu’une famille réserve
plusieurs cabines – entre cinq et 25, généralement
– et ce qui implique trois générations.
L’avantage c’est que, contrairement à
ce qui se passe dans un centre de villégiature traditionnel,
les membres du groupe se trouvent toujours dans le même
périmètre, ce qui plaît beaucoup. Enfin,
nous attirons aussi beaucoup de gens âgés,
même si nos navires ont la réputation d’être
aménagés pour des plus jeunes qui aiment l’activité.
C’est qu’il y a beaucoup de gens âgés
qui aiment s’amuser. Il suffit de fréquenter
le Casino de Montréal pour s’en rendre compte.
EV
: Vous lancez beaucoup de nouveaux navires. Des
gros navires. La croisssance de la demande justifiera-t-elle
le surplus de capacité que vous mettez en service?
MZ
: Nous faisons construire des navires de 110 000 tonnes
qui coûtent 450 millions $ US. L’automne prochain,
nous en lancerons même trois de 175 000 tonnes –
un pour Carnival, un pour Princess et un pour Holland America.
Ce sont des investissements considérables qui ne
sont pas décidés à la légère.
Actuellement, toutes filiales confondues le groupe Carnival
exploite 65 navire, sur 125 qui sont en service dans le
monde. Notre groupe a placé commande pour 25 autres
paquebots, soit la moitié des navires en construction
pour l’industrie au complet. Mais nous estimons que
le volume annuel de passagers des compagnies de croisières,
qui est actuellement de huit millions, grimpera à
10 millions dans deux ans et à 20 millions dans 10
ans. À Las Vegas aussi, ils tablent sur un taux de
progression phénoménal, puisque là-bas,
les hôtels poussent comme des champignons.
EV
: Mais pourquoi construire de si gros navires?
MZ
: Il y a plusieurs raisons. On peut notamment évoquer
le fait que plus un bateau est gros et mieux nous sommes
en mesure d’y assurer une variété de
services et de distractions, donc qu’il y en aura
pour tous les goûts. Mais il y a aussi une question
de rentabilité. Nous gagnons beaucoup plus d’argent
avec des gros navires qui s’adressent au consommateur
moyen qu’avec des navires de dimensions plus modestes
qui s’adressent à des consommateurs plus fortunés,
donc plus exigeants. Avec ses 13 marques, le groupe Carnival
couvre tous les segments de marché. Le grand luxe,
avec Seabourn, dont les croisières coûtent
entre 750 $ et 1000 $ US par jour par personne. Les niches
haut-de-gamme, avec les navires de la compagnie Windstar,
par exemple, dont les croisières se détaillent
environ 500 $ par jour. La gamme « Premium »,
desservie par des compagnies comme Princess et Holland America,
avec des tarifs variant de 300 $ à 400 $ par jour,
et le « grand public », soit le marché
de masse contemporain, qui est le créneau de Carnival,
avec des tarifs moyens de 150 $ par jour. C’est avec
les très gros navires de Carnival que nous dégageons
le plus de profits. Question de quantité et de production.
Si vous exploiter une usine Ferrari, vous aurez beau vendre
vos bolides 250 000 $ pièce, vous ne ferez jamais
autant d’argent que Ford qui vend ses voitures 10
fois moins cher. D’abord, parce que vous en vendez
beaucoup moins. Ensuite, parce que plus le client paie cher
et plus il est exigeant. Or, les exigences élevées
sont très coûteuses à satisfaire.
EV
: Qu’avez-vous fait, ces dernières
années, pour vous suivre l’évolution
des goûts, les tendances?
MZ
: Nous avons fait d’énormes efforts pour élever
le niveau de qualité des prestations et du service.
Nous avons dépensé des millions pour former
le personnel, tant celui des restaurants, que le personnel
d’entretien, celui qui assure le service aux cabines
et l’équipage. Et nous nous sommes mis à
l’écoute des passagers. Ce qui nous a amené,
depuis 1996, à doter tous les nouveaux navires de
balcons. Jadis, il fallait réserver une suite pour
disposer d’un balcon. Aujourd’hui, 75% des cabines
disposent de balcons et les cabines intérieures ne
représentent plus qu’une faible proportion
de l’inventaire. Cela n’a pas fait grimper les
prix outre mesure, puisque, entre une cabine extérieure
avec balcon et une cabine sans, il n’y a guère
que 100 $ de différence pour une croisière
standard. Dernièrement, nous avons introduit le «
Super Club » qui est un restaurant gastronomique auquel
les clients accèdent sur réservation et moyennant
des frais de couvert de 25 $ US. Ce montant couvre les pourboires,
mais exclut tout ce qui concerne les commandes de vin ou
d’alcool. Et nous avons aussi rapproché les
navires des grands marchés de consommation. Voici
cinq ans, nous avions sept ports d’attache, en Amérique
du Nord. Nous en avons 19 aujourd’hui. New York, Boston,
Philadelphie, Charleston, la Nouvelle-Orléans...
Et ça marche. Nous avons trois navires à New
York, qui effectuent des croisières vers le Canada,
les Bermudes ou les Antilles, et ils sont toujours pleins.
Cette année, nous lançons un nouveau port
d’attache : Jacksonville en Floride.
EV
: Tout cela, à cause du 11 septembre?
MZ
: Pas vraiment. Nous percevions la tendance depuis quatre
ou cinq ans et nous nous préparions à le faire.
Les consommateurs apprécient le fait de pouvoir accéder
aux navires en voiture, ce qui signifie qu’ils ne
doivent pas faire plus de trois ou quatre heures de routes.
Le 11 septembre a accéléré la tendance
et nous a forcés à redéployer notre
flotte plus rapidement que prévu, mais cela faisait
déjà partie des projets.
EV
: D’autres tendances?
MZ
: Oui : la longueur des croisières diminue. Les croisières
de quatre, cinq et six jours, qui n’étaient
quasiment jamais offertes, voici quelques années,
se vendent remarquablement bien. Les longues croisières
perdent du terrain. Par contre, il reste des segments de
marché intéressés. Nous sommes en train
de faire construire pour Cunard le plus gros paquebot du
monde, au coût de 850 millions $ : le Queen Mary.
Il sera aménagé pour accueillir 1400 passagers
et fera des croisières de 90 jours autour du monde.
C’est ce qu’on appelle une « niche »
de marché. |